Prix Ado-Lisant 2016 : fête de clôture

Rencontre avec Vincent Villeminot

auteur de "Instinct"

Afin de poser leurs questions, les jeunes s'étaient présentés comme des scientifiques ayant mis au point un programme informatique permettant de connaître l'animal dans lequel se transformerait une personne. La rencontre avec Vincent Villeminot était l'occasion rêvée d'expérimenter en public ce programme novateur ! Au fur et à mesure des questions et réponses, des images de l'animal métamorphique et de son environnement apparaissaient à l'écran. Au début floues, ces images sont devenues de plus en plus nettes et il s'est avéré que l'animal métamorphique de Vincent Villeminot était le panda roux !

D’où vous est venue l’idée d’écrire un roman sur la métamorphose d’humains en animaux ?

Il y a quelques temps, j’ai fait des recherches pour écrire un roman sur la sorcellerie. A cette occasion, j’ai lu des archives et découvert que du 15e au 17e siècle, de nombreuses personnes ont été accusées d’être des sorcières ou des loups-garous. Je me suis donc posé la question : que se passerait-il si quelqu’un se métamorphosait vraiment en loup garou ? Et je me suis intéressé au sujet. J’ai également découvert à cette époque une maladie intitulée « psychose zoopathique » : il s’agit de personnes souvent internées car persuadées d’être métamorphosée en animaux pendant 24h à 48h. Chaque année il y a une vingtaine de personnes internées en France à cause de ça.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour vos personnages, et plus particulièrement pour le professeur McIntyre ?

Je m’inspire bien souvent de plusieurs personnes pour créer mes personnages, cela me permet de garder une vraie liberté par rapport à eux. Je ne m’inspire jamais d’une seule personne, mais de plusieurs personnes que j’ai déjà croisées. Il m’arrive de m’inspirer des personnages issus des fictions. L’invention d’un personnage est une chose très particulière. Au tout début on décide de son passé, de son âge et de sa psychologie. Au fil des pages, je fais la connaissance du personnage. Une fois que le personnage est créé, il faut garder une cohérence. Ainsi, le personnage a une existence propre et il devient autonome. Et c’est quand on atteint cette autonomie que le roman commence à être réussi.

Pourquoi un grizzly ? Pourquoi un homard ?

J’ai choisi le grizzly car je souhaitais écrire sur le coin dans lequel je vivais, c’est-à-dire les Alpes. Pour mon scénario, il me fallait un grand carnivore, relativement dangereux et j’aimais beaucoup l’aspect mythologique de l’ours qui est, selon les amérindiens, l’ancêtre de l’homme. Aussi, il fallait un animal dangereux pour les proches de Tim. Je me suis aussi posé la question suivante : « peut-on rester humain dans la peau d’un animal féroce ? »

Pour le homard, je cherchais un animal capable de survivre en moyenne montagne. Le homard est un animal marin qui est capable de survivre en dehors de l’eau aussi. Avec le homard, j’ai voulu montrer que la métamorphose n’est pas toujours un pouvoir et que ça peut parfois être un handicap. J’avais aussi en tête de faire un mauvais jeu de mots sur Omar Scharif !

Flora, un des principaux personnages du roman, se transforme en chat noir. Y a-t-il un lien avec la superstition ?

Non, il n’y a pas de lien avec la superstition, mais avec une connotation sexuelle. Flora est handicapée par sa métamorphose en chat car la chatte est la désignation du sexe feminin. À cause de ça, elle a honte de sa métamorphose. Le chat, c’est aussi un animal agile qui peut s’en sortir face à un grizzly, et cela m’intéressait pour le scénario…

Pourquoi avez-vous choisi de donner à votre roman le titre de « Instinct » ?

Ce n’est pas moi qui l’ai choisi ! J’ai longtemps cherché le bon titre. Au début, j’avais plutôt en tête des noms propres pour le grizzly. Le premier tome se serait intitulé « Ursus », le deuxième « Arctos » et le troisième « Horribilis ». Pendant 6 mois, nous avons cherché un titre. Lors d’une réunion éditoriale, on a parlé de « quelque chose de plus instinctif » et on m’a proposé « Instinct ». J’ai tout de suite été d’accord avec cette idée car l’instinct est quelque chose qui nous humanise et déshumanise à la fois.

Avez-vous réfléchi à l’histoire au fur et à mesure de l’écriture ou bien aviez-vous déjà tout en tête avant la rédaction ?

L’histoire était entièrement dans ma tête avant l’écriture. D’abord, il y a eu des réunions avec l’éditeur pendant plusieurs mois pour décider le synopsis. Ensuite, nous avons décidé l’histoire et j’ai signé le contrat. Je l’ai donc signé avant d’écrire tous les tomes.

Après avoir signé le contrat, j’ai commencé à écrire le livre. Mine de rien, il y a 2 ans de travail derrière l’écriture. En cours de travail, j’ai fait des changements dans l’histoire. Ainsi, le livre ressemble plus à la vraie vie car dans la vraie vie, il y a toujours un imprévu. L’éditeur a toujours été prévenu lorsque j’ai fait des changements vis-à-vis du synopsis. J’ai même changé la fin. L’éditeur a publié la première version de la fin sur Internet. La version écrite de la fin est différente de celle-ci.

On peut donc toujours changer le cours de son histoire pendant l’écriture. Mais ces changements peuvent rendre l’écriture un peu plus difficile (comme ressusciter un personnage mort).

Il y a eu un écart de 6 mois entre chaque tome. Nous avons fait en sorte qu’il n’y ait pas trop de temps d’attente entre les différents tomes pour que le public n’oublie pas l’histoire.

Dans le roman, les personnages qui se transforment en animaux sont poursuivis par des chasseurs qui veulent collectionner leurs têtes comme trophées. Derrière ce thème de la chasse, y a-t-il une volonté de rejoindre des questions d’actualité comme l’intolérance ou le racisme ?

Non, pas du tout. C’était juste une envie d’une vraie aventure. Ça renvoie aussi aux cauchemars que je faisais lorsque j’étais enfant. La violence est un thème sur lequel j’écris souvent. Je trouve que c'est important car la littérature est un des seuls endroits où on peut dire quelque chose de la violence.

Vous avez été journaliste et vous vous consacrez maintenant à l’écriture de romans. Comment êtes-vous passé du métier de journaliste à celui d’écrivain ?

Je suis passé du métier du journaliste à celui d’écrivain à la fois par hasard et par décision. Lorsque j’étais journaliste, j’écrivais des guides de voyages et des interviews. Un jour, j’allais écrire un guide de voyage chez un éditeur. Un autre auteur devait écrire un livre pour les enfants de 6 ans pour le même éditeur, mais il ne pouvait pas. Alors, sur la proposition de l’éditeur, je l’ai écrit. Mon fils avait 6 ans à l’époque, alors ça n’a pas été difficile pour moi. Ensuite, j’ai continué. Avec chaque livre, j’ai appris à faire un meilleur livre.

Lorsque j’étais journaliste, j’ai écrit 2 textes pour le public adulte, mais ces livres n’ont jamais trouvé d’éditeur. Or, lorsque j’ai écrit pour la jeunesse, je n’ai jamais cherché un éditeur. Je n’écris d’ailleurs que pour la jeunesse. En jeunesse, ça m’intéresse de voir jusqu’où je peux aller.

Avez-vous déjà envisagé une adaptation de votre série Instinct au cinéma ? Diriez-vous « oui » si on venait vous demander une adaptation au cinéma ?

Oui, je l’ai déjà envisagé. Mais bon, ce n’est pas à moi de l’envisager, c’est aux producteurs. Il y a des producteurs qui s’y intéressent. Nous en discutons, mais c’est un sujet qui nécessite beaucoup de réflexion car cela coûte très cher de faire un film.

Quel est le (ou les) livre(s) qui vous ont le plus marqué dans votre vie ? Et quel livre conseilleriez-vous à des ados pour leur donner le goût de la lecture ?

Entre mes 13 et 15 ans, j’ai lu 13 fois « Crime et châtiment » de Dostoïevski ! C’est une œuvre qui me fascinait. Je ne comprenais pas pourquoi il me fascinait, alors je recommençais. C’est un des plus grands livres pour moi.

« En un combat douteux » et « Des souris et des hommes » de Steinbeck sont aussi des livres que je conseille à des ados. Steinbeck avait la particularité d’aimer ses personnages et de donner une chance à chaque personnage de s’expliquer, même à ceux qui étaient mauvais.

Je peux également leur conseiller les ouvrages de Gabriel Garcia Marquez, notamment « Chronique d’une mort annoncée », et ceux d’Albert Camus.

 

Prix Ado-Lisant 2015 : fête de clôture

Rencontre avec Jean-Michel Payet

auteur de "Dans la nuit blanche et rouge"

 

   

Dans le cadre de la fête de clôture du Prix Ado-Lisant 2015, les jeunes adolisants ont rencontré Jean-Michel Payet. Deux jeunes ont eu l'idée de confectionner un jeu de l'oie en forme de Russie pour poser les questions de l'interview. Jean-Michel Payet s'est volontiers prêté au jeu...

A propos des phrases mises en exergue dans le livre "Dans la nuit blanche et rouge":

Il y a plusieurs petites phrases mises en exergue dans le livre. En fait, cela révèle une forme de vérité sous-jacente.  Ces phrases sont en résonnance avec l’histoire, c’est pourquoi il m’a semblé intéressant de les insérer dans le texte.

Par exemple la phrase de Mark Twain « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Cette phrase peut s’appliquer à la révolution qui a embrasé un pays immense en cinq jours. D’un autre côté, pour moi cette phrase peut aussi s’appliquer à l’écriture du roman.

Un autre exemple, qui est d’ailleurs une phrase en résonnance avec la première, est une citation de Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Deux phrases dans la même logique, qui nous donnent l’occasion de réfléchir à la manière dont nous prenons nos décisions. Dans le livre, Tsvetana est confrontée à ce genre de choses. A un moment, la foule est en train de manifester et les Cosaques sont sur le point de charger, la situation est très tendue, les choses risquent de basculer. Tsvetana va offrir un bouquet de fleurs au chef des Cosaques. Cela va décrisper la situation, la tension retombe, les Cosaques ne chargent pas. En fait, c’est une scène qui s’est réellement produite pendant la Révolution, j’ai utilisé cette information comme un vampire, j’ai fait vivre à Tsvetana cette scène qui a fait basculer les choses. Je trouve que c’est une très belle scène de fraternisation entre l’armée et les révolutionnaires.

Quel est votre livre préféré ?

J’ai beaucoup de mal à répondre à cette question car il y a plein de livres que j’aime. Cependant, il y a un livre qui se trouve en permanence sur ma table de chevet, c’est « Les Mille et une Nuits ». J’en possède plusieurs traductions, c’est un texte qui me fait toujours rêver. Parfois je me plonge dans un conte que je choisis selon mon humeur. Ce qui me motive tient à la magie des histoires, aux images. Mon intérêt est aussi lié au fait qu’écrire un roman revient à rechercher cette magie par la création de costumes, de décors, de parfums, de repas, de voyages… Quand j’ai découvert ce livre, je l’ai aimé sans me poser trop de questions. Par la suite j’ai appris avec intérêt que c’était grâce à la traduction d’un Français qu’il a été découvert en Europe.

Vous dédicacez le roman à une certaine Michèle, qui a bien connu un des personnages de l’histoire. Qui est cette Michèle et quel personnage de l’histoire a-t-elle bien connu ?

Michèle, c’est une amie dont le grand-père vivait en Russie. Il était musicien et a connu la Révolution. Il a quitté la Russie en 1917. A l’époque, il fréquentait une jeune fille. Ils avaient 20 ans tous les deux. Elle était cantatrice et elle vivait dans le sud de la Russie. Ils ont quitté la Russie à la fois à cause de la Révolution, mais aussi à cause des pogroms, et ils se sont réfugiés à Istanbul. Ils y ont vécu un an, à une époque où toute l’Europe était à feu et à sang, et où toute l’Europe fuyait, non seulement à cause de la Révolution russe, mais aussi à cause de la Guerre 14-18. Et par la suite ils ont raconté que cela avait été la plus belle période de leur vie, parce que c’était la fête, parce qu’ils étaient sauvés, et peut-être aussi parce qu’ils avaient 20 ans. Une fois que la guerre a été finie, en 1918-19, ils ont pris un bateau, et ils sont arrivés en France, à Marseille. Puis ils sont montés à Paris, ils s’y sont installés, y ont fait leur vie. Ils ont eu des enfants. Et mon amie Michèle, à qui j’ai dédicacé le livre, est leur petite-fille.

Quand je me suis mis à travailler sur ce livre-là, elle ne m’avait pas encore parlé en détails de l’histoire de sa famille. Chez elle, ce qui était significatif, c’était tout ce qui tournait autour de la musique. Mais nous parlions aussi de la Russie, de l’accent de sa grand-mère, etc. Je lui ai dit « Raconte-moi des choses ! ». Et du coup, un des personnages du livre est complètement calqué sur le grand-père de Michèle : il s’agit d’un des amis de Micha, qui est le frère de Tsvetana.

Pourquoi avez-vous choisi une héroïne plutôt qu’un héros ?

Je ne sais pas, c’est difficile à dire. Cela m’a semblé évident.

Une explication tient peut-être au fait qu’en préparant le travail pour ce livre, j’ai lu des biographies, des autobiographies, des journaux, et il s’avère que c’étaient souvent des femmes qui prenaient la parole. J’ai lu notamment des biographies de danseuses, et cela m’intéressait d’avoir des informations sur la vie de quelqu’un du monde du spectacle, du théâtre. Quand je trouvais des récits d’hommes, c’étaient soit des biographies de militaires, soit de révolutionnaires, moins des gens liés à la vie quotidienne.

Par ailleurs je trouvais cela plus intéressant de plonger une jeune fille qu’un jeune homme dans la Révolution, car je pense qu’il y a là comme un décalage.

Il y a aussi le fait que pendant l’écriture d’un roman, je vis avec le personnage principal, et j’avais plus envie de vivre avec une jeune fille qu’avec un jeune homme.

Quelles sont vos vacances préférées ?

Cela m’ennuie un peu de vous répondre que ce que je préfère faire pendant mes vacances c’est écrire. A vrai dire c’est un peu plus compliqué que ça. En fait j’ai deux activités professionnelles, je suis auteur et je suis architecte. Quand je prends des vacances en tant qu’architecte, j’écris. Par contre, en tant qu’auteur je ne prends jamais de congés. J’ai toujours un projet en tête. Parfois il me suffit de fermer les yeux pour avancer dans mon récit, c’est un métier fabuleux. Le plus difficile, c’est de faire comprendre à ma femme que quand je suis allongé sur le canapé avec les yeux fermés, je suis en train de travailler !

Quand on a deux activités, on se repose de l’une en se consacrant à l’autre…

Le roman est entrecoupé de lettres écrites par un certain Yéchoua, qui est à la recherche des assassins de sa femme Doumia et de leur enfant. Quel est le rôle de ce Yéchoua dans l’histoire ?

Ce personnage n’existait pas dans une première version du roman. J’ai imaginé ce personnage en discutant avec l’éditrice sur la manière de donner des informations sur le contexte historique du récit. Moi je ne voulais pas qu’il y ait des notes en bas de page, je trouve cela barbant, c’est un roman, ce n’est pas un livre d’histoire. Et j’ai imaginé un personnage qui écrit des lettres où il explique ce qui s’est passé. A partir de là, il a fallu que j’invente une histoire : pourquoi écrit-il ces lettres et à qui ? Et on va découvrir qu’il écrit à sa femme, mais à sa femme morte … Est-ce que ce sont des lettres qu’il écrit réellement, ou est-ce qu’il les pense dans sa tête ? On ne sait pas … Il a été blessé au plus intime de lui-même par ce qui est arrivé, et il va développer une sorte de vengeance. Et du coup, ce personnage est devenu important, il s’est tissé avec l’histoire et il est rentré dans l’histoire. Il n’est plus simplement un témoin. Les informations qu’il donne viennent un peu en contrepoint des événements, et de ce fait, elles deviennent un peu secondaires par rapport à ce qu’il vit. Comme avec d’autres personnages, je me suis pris au jeu de l’écriture et je suis parti dans une autre dimension de l’histoire, j’ai donné à ce personnage une réelle stature alors qu’au départ il n’était là que pour des raisons techniques.

Par ailleurs, concernant les lettres, peut-être qu’il s’agit non de lettres réelles, mais de lettres imaginaires, parce qu’à la fin le personnage meurt, mais il continue d’écrire tout en étant mort … On bascule dans une forme de fantastique. Enfin, chacun peut faire sa propre interprétation mais l’idée est celle-là.

Ce qui est surprenant pour moi en tant qu’auteur, c’est qu’un personnage nous échappe. Je n’avais pas prévu, quand j’ai écrit ces lettres qu’il serait mort. Bizarrement, ce n’était pas du tout planifié. En me documentant j’ai trouvé des tas d’informations pour nourrir ce personnage.

La création de ce personnage est un exemple de la collaboration avec l’éditeur. Un autre exemple est lié à la suppression de certains passages. Dans le livre il y a une scène où Tsvetana arrive dans un village où tous les habitants avaient été martyrisés. A l’origine , il y avait deux scènes comme cela, une où elle arrivait dans un village qui a été martyrisé par les Révolutionnaires rouges, et une autre où c’étaient les Russes blancs qui avaient commis des exactions , parce que c’était l’horreur aussi bien d’un côté que de l’autre et je voulais bien montrer que je ne tranchais pas. Et mon éditrice m’a dit que là franchement, en tant que lecteur on avait bien compris le ton général du livre, que n’était pas la peine d’avoir deux scènes un peu répétitives. Et donc on a supprimé un chapitre entier, et même un petit peu plus puisqu’après il a fallu retisser un peu la trame.

Tsvetana a été recueillie et soignée par les orphelins de la Meute. Elle est à peine guérie de ses blessures que Natacha, sa demi -sœur, s’en va sans donner d’explications. Pourquoi l’avez-vous fait partir ainsi ?

Selon moi, il ne fallait pas qu’il y ait trop de dualité entre les personnages, il fallait éviter que Natacha soit trop présente et qu’elle fasse de l’ombre au personnage principal.

Natacha a été, elle aussi, très blessée par tout ce qui lui est arrivé. Elle a assumé les enfants pendant un temps et ensuite elle passe le relais à sa sœur, et elle part. Avant qu’elle ne parte, il y a eu une espèce de réconciliation entre les deux sœurs. Elles se sont retrouvées, elles ont pu se parler : c’est le seul moment de leur vie où elles se rencontrent, c’est un peu le point nodal de leur vie, car elles n’ont pas eu d’enfance commune, et elles n’auront pas de vie ensemble après. Par ailleurs, elle est, dans le roman, un personnage de référence pour Tsvetana, quelqu’un qui la fait avancer, qui la fait se questionner par rapport à elle-même, par rapport à ses parents, mais Natacha ne doit pas être un personnage qui assume l’action à sa place.

Je voulais aussi laisser une part de mystère. Qu’est-ce qu’elle a bien pu devenir ? J’ai plusieurs hypothèses mais chacun peut en faire. On peut imaginer qu’elle devient une révolutionnaire très dure et qu’elle oublie toute sa vie d’avant en se donnant à la révolution. On peut imaginer qu’elle parvient à quitter la Russie et qu’elle vit d’autres vies. Moi je pense que, de toute façon, il y a une rupture à ce moment-là et qu’elle va vivre autre chose. Et puis selon moi, c’est important dans un roman qu’il y ait des portes qui ne soient pas refermées et où chaque lecteur puisse s’engouffrer.

Tsvetana est de la noblesse, mais s’engage auprès des Révolutionnaires. Pourtant, elle ne se dit ni « blanche » ni « rouge ». Elle se dit simplement « Russe ». En définitive, est-elle communiste ou pas ? Quel est son choix politique ?

Non, je ne crois pas qu’on puisse dire qu’elle est communiste. Il y avait beaucoup de femmes comme cela. La Révolution était portée plutôt au départ par des jeunes aristocrates, ou des bourgeois. Quand on regarde les quelques photos que nous possédons des manifestations, c’est surprenant de voir à quel point ce sont des gens en costume cravate, etc. Ça ne correspond pas du tout à l’image du révolutionnaire barbare avec des armes à feu etc.

Il ne faut pas oublier que la Révolution russe s’est faite en deux temps : il y a eu la Révolution de février (c’est celle à laquelle on assiste dans le roman), celle qui a déchu le Tsar, et qui a mis le gouvernement bourgeois en place ; et puis il y a eu la Révolution d’automne, c’est celle qu’on appelle la « Révolution d’octobre », où ce sont les communistes qui ont pris le pouvoir. Quand cette Révolution-là a lieu, elle est beaucoup moins spectaculaire, elle se passe en très peu de temps, les Bolcheviks arrivent à prendre les points stratégiques de la ville en très peu de temps, et à prendre le pouvoir, mais il n’y a pas de grandes manifestations. Mais quand cela a lieu, Tsvetana n’est pas à Saint-Pétersbourg.

Donc dans le roman, quand Tsvetana participe aux manifestations, c’est dans un esprit de revendication contre l’ordre du Tsar, qui est un pouvoir autoritaire. Et s’il y a eu une Révolution, c’est parce qu’il y avait énormément d’injustice. Mais la plupart des Révolutionnaires, ce n’étaient pas des ouvriers, ni des paysans, c’étaient des personnes cultivées.

J’ai lu un certain nombre de récits faits par des personnages qui se sont enthousiasmés pour le changement en lisant Tolstoï. Les écrits de Tolstoï, qui est mort quelques années avant la Révolution, avaient été interdits par les Tsars, parce qu’ils étaient trop revendicatifs pour eux. Il y a eu toute une population qui a été nourrie par la lecture de romanciers, de philosophes, qui ont porté les idéaux vers plus de justice. C’était cela qui les motivait.

Quant à moi, grâce à l’écriture de ce livre, j’ai à présent une vision plus fine des choses. Avant, j’avais une vision assez caricaturale, en gros de l’aristocratie, du bolchevisme, des Révolutionnaires qui mettent de l’ordre et prennent le pouvoir. En fait c’est beaucoup plus compliqué, notamment parce qu’il y a eu plusieurs étapes. Et par exemple ces gens qui ont fait la Révolution de février, pour beaucoup, ont été pourchassés après la « Révolution d’octobre » par le pouvoir bolchévique.

Pour écrire votre roman, comment vous êtes-vous documenté ? Avez-vous été en Russie ? ou bien avez-vous consulté des livres et Internet ?

Je me suis documenté par tous les moyens ! J’ai utilisé tout ce que je pouvais prendre.

Je vous ai raconté mes discussions avec Michèle, on peut avoir des témoignages qui vont nous apporter des choses que l’on ne trouve pas dans les livres.

Il y a eu aussi beaucoup de lectures. D’une part des livres d’histoire sur cette période qui a été énormément couverte. Ce qui est frappant, c’est qu’il y avait beaucoup de livres de parti pris, des livres pro-Bolchéviques, des livres pro-Tsars, etc. Il y a aussi beaucoup de témoignages, beaucoup de journaux… Bref, il y avait énormément de documents, et la difficulté était de ne pas se noyer dans la masse d’informations.

D’autre part, il y avait des romans qui parlent de cette période-là. Mon roman de référence, c’était «Le docteur Jivago», qui a été écrit par Pasternak, un poète qui a connu la Révolution. Il nous a donné une vision romancée, puissante de l’histoire. Et Il y a un certain nombre de livres comme cela. Il y a aussi des films : soit des films documentaires, soit des films de fiction. Et la musique. Quand j'écris un roman qui se passe à une certaine époque, je vais systématiquement dans tous les domaines prendre tout ce qui a de l'intérêt. J'écoutais de la musique d'époque à la maison, je jouais « l'Internationale ». C'est pour moi une façon de rentrer dans l'histoire, dans l'époque. Je lisais aussi et je réalisais des recettes de cuisine, même si je ne savais pas si cela allait me servir dans le récit, mais cela me permettait de rentrer dans le récit. J'ai regardé des photos aussi, des photos d'époque, de la vie quotidienne : comment on se déplaçait, comment on s'habillait. Je voulais vraiment essayer de prendre de la distance par rapport aux images que j’avais a priori dans la tête. Et donc finalement autour de moi se sont empilés des bouquins, des documents. J’ai mis en fond d'écran de mon ordinateur des images qui correspondaient au récit que j’écrivais, et même mon économiseur d'écran c’étaient des images de la Révolution qui tournaient.

Je suis allé à Saint-Pétersbourg, mais bien avant de savoir que j’allais écrire un livre sur la Révolution russe. Ça s’est avéré bien utile quand même, car en écrivant j'avais toujours en tête les images des rues de Saint-Pétersbourg, notamment cette grande avenue, la perspective Nevski, une des grandes artères de la ville, ce qui m’a permis d'avoir une idée de l'échelle de la ville. Et j'ajouterais que pour les scènes qui se déroulent dans d'autres villes, il y a maintenant un outil génial, c'est Google Earth : j'allais sur le site, je regardais, je vaguais dans la ville…

  

Dans quel personnage vous retrouvez-vous le mieux ?

Oh, je suis tous les personnages, je suis forcément tous les personnages ! Il est certain que je suis principalement le protagoniste principal. Je suis Tsvetana tout le temps, je vois toute l'histoire à travers ses yeux, je suis derrière elle. Mais je suis aussi Natacha, et je suis aussi Roman, parce que je suis amoureux de Tsvetana. Et aussi Micha, l’étudiant peintre qui fait des carnets de dessins. D’ailleurs ceux qui sont allés sur mon blog ont pu y voir un carnet des dessins de Micha, et les croquis qu'il a faits sur le front. Ce sont des dessins que j'ai faits, moi. J'ai fait plein de carnets, pour mon plaisir !

Même les plus méchants d'entre les personnages, il faut un minimum d'empathie pour les faire agir, c'est même effrayant quelque part. Quand j'ai écrit les lettres de Yéchoua, je me suis inspiré de choses que j'ai lues, d'autres éléments, je les ai imaginés.

La documentation m’a permis de développer certains personnages. Par exemple, il y a un personnage qui dirigeait un train. Au départ, il avait réuni une cinquantaine d’hommes dans un village, puis c’était devenu une troupe, il avait passé des accords tantôt avec les Rouges tantôt avec les Blancs. Cet épisode montre l’importance des trains dans le déroulement de l’histoire. Et c’est la documentation que j’ai rassemblée qui m’a permis de nourrir ce personnage, qui au départ n’était pas prévu dans le livre.

Il y a beaucoup de personnages dans le roman et leurs relations sont enchevêtrées les unes aux autres. Comment avez-vous construit ces relations ? Avez-vous fait une maquette ?

Non. Disons qu’au départ j'avais un schéma très simple, basé sur une quête : Tsvetana doit retrouver sa demi-sœur. Cette demi-sœur, j'ai imaginé son histoire, ce qui lui est arrivé, qui elle a rencontré. Et puis il y a le personnage de Roman qui recherche une bague. J'avais aussi comme objectif quand même que l'on voie les ouvriers, que l'on voie les aristocrates, les convois de militaires, que l'on voie les paysans, bref, que l'on brasse un petit peu tout cela, parce que c'est tout cela la Révolution. Je voulais que l'on soit dans les villes, que l'on soit en Sibérie, dans l'Oural… Et puis m’est venue l'idée des groupes d'enfants : c'était bien qu'il y ait une rupture comme cela à un moment donné, qu'il y ait des personnes solitaires, puis qu’il y ait ce groupe qui essaie de s'en sortir.

Petit à petit les choses se sont faites, à partir d'un fil de départ de l'intrigue qui est simplissime. Pour justifier cette quête, j’ai été obligé d'inventer de l'épaisseur à mes personnages. Cette épaisseur se nourrit de leurs rencontres, de leur famille. Après on peut reprendre aussi chacun des personnages secondaires et les développer, cela c'est fait comme cela au fur et à mesure de l'intrigue.

Combien de temps avez-vous porté ce projet de roman (depuis la première idée jusqu’à la publication) ?

C'est difficile à dire, parce qu'il y très longtemps, j'avais une idée très ambitieuse : c'était l'idée d'un personnage qui aurait porté d'une certaine façon le XXe siècle. L’idée d’un livre où l'on aurait retrouvé tous les évènements majeurs du XXe siècle. Et pour moi, le XXe siècle, cela commence à la Révolution russe. Et dans la foulée il y a la Guerre de 14-18. Et après je voyais le personnage se déplacer petit à petit vers l'Ouest, aller dans l'Allemagne des années 1920 et vivre la montée du nazisme. Je l'imaginais être à Paris au moment du Front Populaire. Après il y a la Seconde Guerre Mondiale. Et j'avais aussi envie de traiter l'histoire du début du cinéma aux Etats-Unis.

Mais j'avoue que c'était peut-être excessivement ambitieux, et déjà rien que traiter le thème de la Révolution russe, j'ai vu le boulot que c'était. Donc le point de départ du roman, cela a été ce projet-là.

Ceci dit, pour répondre à la question du temps que ça a pris, c'était il y a longtemps, au moins dix ans, peut-être plus, peut-être 20 ans. Et puis le roman est devenu ce qu'il est, et cela ne correspond pas exactement à cette idée de départ qui était une saga. Après, j'ai repris cette idée et je l'ai retravaillée. Ça m’a bien pris un an de travail pour la documentation, les lectures, la constitution de l'intrigue, etc., et puis à peu près un an pour l'écriture proprement dite. Quant à l'idée de départ, la saga sur le XXe siècle, je n'exclus pas de m’y remettre, mais je ne sais pas si je vais le faire, je n'en sais rien. Je continue sur ce projet, peut-être pas avec Tsvetana, mais peut-être avec un personnage secondaire. La question qui se posait tout à l'heure à propos de Natacha, on peut la retrouver ailleurs, il se pourrait qu’un des personnages ait un destin complètement différent.

Ce thème de la Révolution russe sort de l’ordinaire. Pourquoi l’avez-vous choisi ?

J’ai choisi ce thème pour plusieurs raisons.

D'une part, parce que je voulais mieux connaitre cette histoire de la Révolution russe, qui est pour moi l'évènement fondateur de toute la géopolitique du XXe siècle. Cet évènement est à l’origine de l’affrontement entre le bloc de l'Est et le bloc de l'Ouest, qui a duré jusqu'en 1989, au moment de la chute du Mur, ce moment qui a tout changé, ce moment où les enjeux ont changé.

Moi qui suis né en 1955, moi qui ai connu toute cette époque, je me suis rendu compte que chaque fois que l'on abordait des questions de géopolitique, c'était très marqué par l'existence des deux blocs, bloc de l'Est et bloc de l'Ouest. On peut même y rattacher les évènements de 1968 en France etc. Et donc j'avais envie de connaitre cet évènement-là. Par ailleurs il faut noter que j'ai écrit mon livre sur la Révolution russe à une époque où on avait suffisamment de distance par rapport aux événements pour avoir moins de partis pris. Ça c'est la première raison.

La seconde raison, c'est que j'avais envie d'écrire un livre avec une histoire très romanesque, donc le contexte de la Révolution russe s'y prêtait bien : on a de l'aristocratie, on a de la guerre, on a une quête, on a de l’amour… plein d'éléments qui correspondaient bien à cet objectif.

Et puis troisièmement, j’ai choisi ce thème parce que je me disais que cela obligerait les lecteurs à se poser des questions. Dans le livre on voit que ce ne sont pas seulement les Bolcheviques qui se sont opposés au Tsar, c’est beaucoup plus complexe que cela, ce sont des gens de tous les niveaux de la société qui se sont révoltés. Et donc la question que l'on peut se poser, c'est "Moi, si j'avais été plongé dans cette époque-là, comment m'en serais-je sorti ? De quel côté mon cœur aurait-il penché ?". Cela peut nourrir la réflexion de chaque lecteur. Qu'est-ce qui est juste ? Qu'est-ce que c'est que vivre ensemble ? Comment peut-on affronter ces évènements extrêmes ? Il me semble important que les lecteurs puissent se nourrir à la fois de la dimension historique et de la réflexion sur les événements, et se dire que, oui, à un moment la révolution a existé, à une époque des gens se sont battus pour plus de justice.

La fin du livre est assez brutale, pourquoi ?

Bien que tout ne soit pas terminé dans la vie des personnages, les enjeux principaux de l’intrigue sont résolus, le problème qui motivait la quête des personnages principaux est réglé, ils sont heureux, ils vont se marier, je les plonge dans une situation qui est l’inverse de ce qu’a été leur vie pendant la période où se déroule le roman. En ce qui concerne Tsvetana, elle n’a pas de velléité de continuer à se battre.

Bien que cela ait un côté insatisfaisant pour les lecteurs, à partir de ce moment-là, c’est à eux de s’approprier les personnages, de les conduire comme ils veulent… les choses ne s’arrêtent pas, au contraire ça continue !

Avez-vous un autre livre en préparation ?

Je travaille sur un livre qui n’est pas encore fini

Par ailleurs, j’ai un autre livre qui va paraître cet automne aux Editions Rageot. L’histoire se passe de nos jours. Elle est centrée sur une jeune fille qui arrive dans un lycée-internat sur une île anglo-normande, quelques jours après la rentrée scolaire, parce qu’elle a été renvoyée de sa précédente école.

Un jour la jeune fille disparaît, les recherches commencent,… finalement le lecteur va savoir ce qui est arrivé.

Ce livre a été écrit de manière interactive, dans le cadre d’un atelier d’écriture sur Internet avec des classes de lycéens de 15 ans (cela correspond à la 4e secondaire).

J’ai écrit un premier chapitre que j’ai envoyé aux lycéens de 8 classes différentes. Ceux-ci ont réagi, ont posé des questions, ont fait des suggestions. Il y a eu finalement 6 livraisons différentes de chapitres du livre.

Au départ j’avais conçu le texte pour les pousser à se poser des questions. Par la suite je l’ai entièrement remanié pour lui donner plus d’ampleur, j’ai changé des choses importantes.

Cela a été une expérience passionnante, bien que l’aspect interactif ait été moins présent que je ne l’avais espéré.

   

Prix Ado-Lisant 2014 : fête de clôture

Rencontre avec Pascale Maret

auteure de "Le monde attend derrière la porte"

Avez-vous choisi la première de couverture ? Si oui, pourquoi cette illustration ? Comment vous est venue cette idée ? Ou vous a-t-elle été imposée par l’éditeur ? Et dans ce cas, vous a-t-elle plu d’emblée?

Il faut savoir que l’auteur ne choisit jamais la première de couverture. Tout ce qui relève de l’emballage du livre (la première de couverture, la quatrième de couverture, et même le titre), c’est le choix de l’éditeur. Et puis, la manière dont ça se passe, ça dépend des éditeurs. Ils ne sont pas tous aussi sympas les uns que les autres. Les moins sympas vont vous balancer le livre une fois fini ; ça a été le cas pour mon premier livre, alors que l’illustrateur n’avait lu qu’un seul chapitre du livre. Depuis lors, je discute régulièrement avec les illustrateurs, et pour la plupart, ils me disent qu’ils ne lisent pas les livres, ou alors pas  en entier.

 Thierry Magnier, l’éditeur avec qui je bosse depuis 9 livres, lui, me montre le projet avant réalisation. Il me demande mon avis (mais il n’en tient pas compte en général). Ça me permet, s’il y a une grosse bêtise de l’illustrateur, de corriger le tir avant qu’il ne soit trop tard. Par exemple, pour un de mes livres dont le personnage était un petit paysan du Massif Central, l’illustrateur en avait fait un dandy avec un costume à rubans. Si je ne suis pas d’accord avec leurs choix, je râle, on se dispute, mais généralement on ne m’écoute pas.

En ce qui concerne la couverture du livre « Le monde attend derrière la porte », quand je l’ai vue, elle ne m’a pas dérangée.  Je ne la trouve pas très belle, mais elle correspond assez bien à l’histoire, donc j’étais assez d’accord avec le choix de l’éditeur.

Quelle est la part de fiction et de réalité dans les faits évoqués et dans les personnages tout au long de l’histoire ? L’inspiration de ce thème provient-elle d’un épisode de votre vie ?

Ce n’est pas du tout mon histoire personnelle. Je viens d’une famille catholique mais pas du tout extrémiste. Mon père était même incroyant.

Mais je dois dire que dans ce livre la part de réalité est extrêmement grande. Le groupe dont je parle dans le livre existe bel et bien. Dans la réalité il ne s’appelle pas « les Chrétiens rigoristes » mais les « Frères de Plymouth numéro 4 ». Ils sont environ 3000 en France. Personnellement, je connais ce groupe parce qu’il est implanté dans le village français du Massif Central dont je suis originaire et où je possède une maison. C’est un groupe dissident de la religion protestante, surtout implanté dans les pays anglo-saxons. Leur chef vit actuellement en Australie. Ils disent qu’ils tirent leurs règles de vie des textes de saint Paul.

Dans le village, on ne peut pas les louper. Ils ont un look particulier, surtout les filles. Elles portent des cheveux très longs (ce n’est pas autorisé de se couper la frange), des foulards, des jupes longues… Ils doivent suivre des règles strictes. Par exemple, ils sont supposés avoir 6 enfants, sauf en cas d’incapacité avérée. Les ados ne se promènent jamais seuls, ils sont toujours accompagnés d’adultes, ils ne sont donc jamais sans surveillance. On les amène à l’école en voiture… C’est d’ailleurs l’origine de l’idée du livre. Un jour que je croisais une jeune fille accompagnée de sa mère, je me suis demandé ce que ça faisait d’être ado et de vivre comme ça, comment on voyait le monde quand on vivait dans ce genre de groupe, ce qu’il y avait dans la tête d’une fille comme ça.

Pour avoir des renseignements, je ne pouvais pas tout simplement aller les interroger, frapper chez eux et leur demander « comment ça se passe avec vos ados ? ».

J’ai donc fait des recherches sur Internet, notamment sur des forums de gens qui sont sortis de ce groupe  et qui échangent leurs témoignages. Il en ressort qu’ils se sentent comme des convalescents, sortir de ce groupe c’est comme relever d’une maladie, mais apparemment c’est pratiquement incurable. J’ai aussi contacté une association de gens qui sont sortis du groupe, mais je n’ai pas reçu de réponse.

Une fois le livre écrit, je me suis demandé si j’avais raconté cette histoire comme il faut. Je suis même allée relire les textes de saint Paul, par besoin de documentation (et pas parce que je suis une personne religieuse) : je voulais comprendre d’où ils tiraient leurs règles.

Presque tout est vrai dans cette histoire. Un jour j’ai reçu un coup de fil qui m’a beaucoup touchée. La jeune fille qui m’appelait m’a d’abord beaucoup agressée : « Qui vous a raconté tout ça ? Comment savez–vous comment ça se passe ? ». Je lui ai dit que j’avais trouvé des informations sur Internet mais aussi que j’avais une maison dans le village de Le Chambon-sur-Lignon. Et puis je lui ai demandé qui elle était.  Elle m’a dit « Vous ne vous rendez pas compte, mais c’est mon histoire que vous avez racontée ! » Par la suite, j’ai rencontré cette jeune fille et d’autres personnes qui venaient de mon village. Ils m’ont raconté plein de choses, donné plein d’informations. Et j’ai réalisé que le roman collait vraiment à la réalité, à quelques détails près. Ma première réaction a été de penser que c’était dommage de disposer de toutes ces informations trop tard, c’est-à-dire après la publication du livre. Puis j’ai réfléchi et suis arrivée à la conclusion que, si j’avais disposé de toutes ces informations je n’aurais pas pu écrire un roman, j’aurais dû écrire un témoignage. Finalement je suis contente d’avoir eu cette part de liberté qui m’a permis d’écrire un roman.

Qui est Josette dans votre dédicace ?

Il faut dire que j’ai dédicacé chacun de mes livres à des membres de ma famille (mes enfants, mes parents…). Je me suis dit que ce serait pas mal de dédicacer celui-ci à ma tante Josette, qui a 90 ans, d’autant que dans le livre, le personnage de la tante est un personnage sympa.

Pourquoi avoir choisi ce thème précis ? Quel message avez-vous voulu délivrer ?

Au moment d’écrire le livre, je n’ai pas choisi un thème abstrait, je n’ai pas voulu transmettre un message. Ce n’est pas un livre sur la religion, sur le communautarisme ou le sectarisme. D’ailleurs pour moi on peut être religieux sans être sectaire, et sectaire sans être religieux. Je ne me suis pas non plus dit que j’allais faire un livre sur l’enfermement.

Pour moi un roman n’est pas là pour délivrer un message, et d’une manière générale, je ne pense pas que la littérature soit faite pour délivrer des messages. Même si à travers mes livres apparaît ma vision de la vie et de la façon dont à mon avis on doit vivre, ce n’est pas le point de départ d’un livre, jamais.

Chez moi, l’idée d’un livre ne vient donc pas de l’envie de transmettre un message. J’ai d’abord l’idée d’une histoire. Et ce qui a déclenché l’envie de raconter une histoire, ça a été de croiser ces jeunes filles dans les rues du village.

Quels sentiments vous ont traversée durant l’écriture de ce roman qui porte sur un sujet sensible ?

Le sujet traité dans le livre n’est pas du tout lié à ma vie personnelle.

Sauf que… En réalité, en écrivant le livre, je me suis aperçue que je pensais beaucoup à des amis très chers. Il s’agit d’ un couple d’amis de l’époque où nous étions étudiants. Ils ont décidé par la suite de se convertir au judaïsme, un judaïsme d’une forme extrêmement orthodoxe et sectaire. Ils sont entrés dans un groupe et se sont énormément enfermés, coupés du monde. Malgré tous mes efforts pour rester en contact avec eux, je me suis sentie « enfermée au dehors », comme s’ils avaient construit un mur entre eux et le monde et moi. 30 ans après, je ressens encore beaucoup de colère en y pensant. Et le sujet du livre m’a fait penser à eux, et j’ai donc écrit ce livre avec beaucoup de colère.

En général, je ne m’identifie pas aux héros ou héroïnes des romans que j’écris. Mais je dois dire que Sarah ressemble peut-être à l’adolescente que j’ai été. Quand j’ai commencé à écrire le roman, j’ai écrit à la 3e personne. Au bout de 2 chapitres, je suis passée à la 1e personne, parce que c’était comme si j’entendais la voix de Sarah dans ma tête, comme si j’écrivais à sa place.

Pourquoi avoir établi un lien entre le christianisme et cette secte de rigoristes ? Pourquoi pas une autre religion ?

En France, nous avons un organisme officiel qui s’emploie à catégoriser les groupes religieux. En l’occurrence, le groupe dont je parle dans le livre est catégorisé comme « groupe religieux avec risque de dérive sectaire ».

Comme je vous l’ai expliqué, je n’ai pas choisi de parler d’un groupe sectaire chrétien, c’est un groupe que j’ai côtoyé par hasard. Mais personnellement je trouve rudement bien de parler de sectarisme et d’extrémisme religieux à propos d’un groupe chrétien. Et pas une fois de plus à propos de l’islam. Pour moi il n’y a rien dans l’islam qui prédestine l’émergence d’un fanatisme religieux, contrairement à ce que laissent penser bien souvent les médias.

Selon moi, l’extrémisme existe dans toutes les religions ; chez les Chrétiens, chez les Juifs, chez les Musulmans, chez les Hindouistes et même chez les Bouddhistes. Toute religion porte en elle à la base ce risque de dérive sectaire.

Quel rôle avez-vous voulu attribuer à Peter ? Comment vous est venue l’idée de l’Ecosse ?

Je vais d’abord répondre à la question sur l’Ecosse. En fait, en écrivant le livre, j’ai eu à un certain moment l’impression que ça manquait d’action. Il faut savoir que j’aime bien écrire des histoires où ça bouge un peu (c’est d’ailleurs plus facile à écrire que les livres où il y a peu d’action). Donc arrivée grosso modo au milieu du livre, j’ai eu le sentiment d’étouffer un peu, d’avoir besoin d’air.

Et j’ai décidé que la jeune héroïne du livre serait punie, et serait envoyée dans une famille loin de France, ce qui permettait au roman de sortir du groupe et du village, où il s’asphyxiait un peu. Elle allait donc être envoyée dans un endroit âpre et désolé, peu sympathique. J’ai d’abord pensé à un endroit que je connais bien pour y avoir vécu quelques années, le sud de l’Argentine, la Patagonie (un endroit par ailleurs où il y a pas mal de gens bizarres). Puis je me suis dit qu’en fait l’Argentine avait plutôt une tradition catholique que protestante, et j’ai cherché une autre destination. J’ai fini par choisir un endroit que je connais un peu car je m’y suis baladée en été, le Nord de l’Ecosse. Je me suis dit que ce devait être un paysage vraiment désolé et peu accueillant, surtout  en hiver.

Quant à Peter, c’est d’une part un personnage qui a des points communs avec Sarah. Comme elle, il trouve étouffantes les règles de la communauté. Il est confronté au manque de liberté, notamment au manque de liberté sexuelle. Et au départ, il semble quelqu’un de sympathique, un allié possible pour Sarah. Mais d’autre part, il ne vit pas les choses de la même façon que Sarah. C’est un lâche, un hypocrite, alors que Sarah est quelqu’un de courageux. Il va essayer d’échapper aux règles mais de façon sournoise, en louvoyant, en désobéissant en douce. Il n’a pas le courage de s’opposer, de choisir l’affrontement, la rupture, de dire non, alors qu’elle, elle a eu le courage de le faire dès l’âge de 6 ans. Par exemple, il a accepté de se laisser marier à une fille de la communauté, mais sans conviction.

Il s’avère finalement que Peter  est un personnage en contrepoint de celui de Sarah, finalement plutôt un sale type. Et ce qui est surprenant, c’est que je ne l’avais pas prévu. C’est au fil de l’écriture que j’ai découvert des choses sur ce personnage.

La fin est un peu trop courte pour nous. Nous aurions voulu savoir comment auraient évolué les relations entre Sarah et Benjamin, entre Sarah et ses parents ? Aviez-vous d’autres fins en tête ? Prévoyez-vous une suite au roman ?

C’est un reproche qu’on m’a souvent fait. Beaucoup de lecteurs ont trouvé la fin du roman trop abrupte. Ils auraient aimé savoir comment ça allait se passer pour Sarah à partir du moment où elle quitte sa famille.

Je me suis arrêtée là parce que mon histoire était finie. Ce que j’ai raconté, c’est un morceau de vie, pas toute une vie. Si on choisit de raconter toute une vie, on en arrive à avoir des personnages de 90 ans, et ça s’arrête à la mort des personnages, ce n’est pas ce que j’avais envie de raconter (et imaginez la longueur que mes livres auraient si je racontais des vies entières, alors que la plupart de mes personnages ont entre 12 et 18 ans !).

Pour moi, une histoire, c’est basé sur un personnage qui a un problème, un manque dans sa vie (que ce soit de quelque chose qu’il n’a jamais eu ou de quelque chose qu’on lui a pris). Et ça s’arrête quand le manque est comblé (ou non si l’histoire se termine mal). Dans le roman, Sarah avait un manque de liberté, et elle a réussi à combler ce manque. Elle a dû choisir entre la liberté et sa famille, et elle a réussi à choisir, à montrer qu’elle était capable de vivre sa propre vie. Elle a gagné de la liberté, mais d’un autre côté elle a perdu quelque chose : la sécurité, une certaine forme de confort. 

Sa vie n’est pas finie, mais pour moi l’histoire est finie. J’espère que tout ira bien pour elle mais je n’en sais rien. Je ne sais pas si elle épousera Benjamin, si elle aura des enfants ni combien. Ça peut frustrer des lecteurs que je ne termine pas le livre par un mariage, mais je n’écris pas des contes de fées…

Prix Ado-Lisant 2013 : fête de clôture

Rencontre avec MARYVONNE RIPPERT

auteure de "METAL MÉLODIE"

Où avez- vous trouvé l’inspiration pour cette histoire ? Certains éléments autobiographiques s’y retrouvent ils ? Si oui, dans quel personnage vous retrouvez vous le plus ?

 Ça s’est passé exactement comme vous l’avez présenté dans votre saynète : les personnages sont arrivés un à un. C’est comme ça que je travaille. L’inspiration, je ne sais pas où on la trouve. L’idée d’un roman naît d’une question que je me pose. Et ma question pour ce roman était de savoir si une ado, dans la splendeur de sa révolte, pensant « Vivement que je sois grande ! », constatait que sa mère avait disparu, l’avait laissé seule, que se passerait-il ?

Par contre, il n’y a pas vraiment d’éléments autobiographiques, à part qu’il y a des lieux que je connais, et que moi aussi j’ai été une ado sans doute pas facile. J’ai eu des enfants, je ne les ai jamais plaqués là. C’est une œuvre d’imagination, c’est intéressant de voir comment les personnages se détachent, prennent vie d’une manière un peu débordante, comme Moony. Elle a débarqué, et après je n’arrivais plus à m’en débarrasser.

 Pourquoi la présence du personnage de Moony ? Qu’avez-vous voulu apporter avec ce personnage ? Pourquoi une SDF ?

Au début de l’idée d’un roman, il y a une logique mathématique. Je pose le problème : soit une ado rebelle, et une mère partie. Que se passe-t-il ? L’ado appelle ses copains, fait une fête chez elle. Les ados détestent la solitude, ils sont grégaires. Une des grandes difficultés de ces fêtes « sauvages » c’est qu’il y a des gens qui s’incrustent (des vendeurs de drogue notamment), c’est ce que craignent d’ailleurs les parents. Ici il s’agit de jeunes gens qui ont de l’argent, et Moony représente l’irruption de la misère, mais aussi de la fantaisie. J’aime beaucoup ce personnage, que par ailleurs certains de mes lecteurs critiquent. Elle possède une forme de liberté qui vient de la rue, elle prend les bonnes choses de la vie, elle aime les garçons. Elle est plus âgée que Luz, elle n’a pas le sens moral habituel, elle se débrouille toute seule dans une vie qu’elle a été obligée de se construire. Luz est seule mais elle est logée, chauffée… Moony n’a rien. Dès qu’elle trouve un petit quelque chose, elle peut se reconstruire.

 

L’Espagne prend une place importante dans le roman… Luce y retrouve une nouvelle voie. Pourquoi ce choix pour une autre vie ? Qu’offre ce pays en plus des autres dans la seconde naissance de Luce ?

 Dès le départ, je savais qu’elle partirait en Espagne. J’avais envie que Luce soit dépaysée, qu’elle quitte son univers confortable, son lycée, ses copains…. Mais je n’avais pas envie qu’elle voyage trop loin. Et pour des raisons pratiques, elle ne pouvait pas voyager en avion (ce n’est pas crédible qu’une ado seule prenne l’avion, il y a des contraintes…)
Le Sud de l’Espagne, c’est l’Europe mais c’est déjà très loin. Il y a une culture très méditerranéenne. Par ailleurs, le thème secondaire du roman est la musique. Toutes ces musiques (metal, flamenco, classique) expriment des choses très fortes inscrites dans les sentiments humains. Je voulais aussi qu’elle découvre des choses en parlant une autre langue, j’adore la langue espagnole.

On retrouve de nombreux jeux de miroir (sombre et lumière ; monde musical punk/metal et classique ; mère et fille ; passé et présent de la mère…) Pourriez-vous nous en dire plus ?

Ça s’est créé tout seul. Quand j’écris pour les jeunes, en essayant d’apporter des éléments de réflexion, je n’essaye pas de donner une morale. Pour moi on ne fait pas de la littérature avec des bons sentiments. En même temps, l’adolescence est un âge éblouissant et avec de grandes souffrances. J’ai eu envie de montrer le côté solaire des 15/16 ans et aussi de montrer le côté noir de la souffrance de cet âge. Par exemple, il y la jeunesse d'Inès, la mère, et en miroir la jeunesse de Moony.
Tous les personnages ont évolué, ils ont tous bougé, comme vous l’avez évoqué dans votre saynète.

Croyez-vous au proverbe « Telle mère telle fille » ? Quel message vouliez-vous apporter aux jeunes lecteurs ?

La phrase « Telle mère telle fille » ? Pas vraiment.
Le postulat de base chez les ados, c’est qu’ils pensent être les premiers à ressentir les choses comme ils les ressentent. Ils oublient que les parents ont été ados, ont eux-mêmes profité des interstices de liberté qu’ils ont trouvés. Les parents ne leur en parleront pas, c’est normal, mais ça a existé. Et en effet, Luz qui évolue dans un univers gothique, esthétique sombre et beau, ne se doute pas que sa mère a fait partie d’un mouvement punk nettement plus destructeur.
Quant à un message à apporter aux jeunes lecteurs, la seule chose que je voulais, c’est apporter un message consolateur au sens fort. Faire passer « N’ayez pas peur ! Tout le monde grandit, ça va aller. Ne vous en faites pas ! ». Et à mes personnages, je dis : « Je gère ».
A noter : j’ai lu que la phrase la plus fréquemment rencontrée par les éditeurs dans les livres de littérature jeunesse, c’est « Ne t’inquiète pas ! ». 

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Pour vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? Quels critères proposeriez-vous à des ados pour choisir un « bon » roman ?

 Pour moi un bon livre, c’est quand il y a du mystère.

J’ai besoin de plusieurs choses : j’ai besoin d’être dépaysée dans le temps et dans l’espace (bien que je n’aime pas trop l’univers SF –science-fiction) ; il faut que ça reste réaliste mais pas trop (sauf pour des romans du 18e siècle, mais là, la distance est temporelle). J’apprécie que l’univers créé ne soit pas hyperréaliste au sens glauque du terme. J’aime aussi quand il y a des sentiments forts, comme de l’amour fou, qui fait marcher sur les toits. En tout cas, c’est ce que j’essaye de mettre dans mes romans.
Quant à des critères pour choisir un bon livre, pour moi c’est comme pour tous les choix : tant pis si on se trompe, tant pis si on lit un livre qui n’est pas bon. Il faut trouver son propre appétit, son propre goût, ne pas se décourager. Un bon livre pour moi est un livre qui fait plaisir. Parfois il faut passer par des livres difficiles, qui démarrent difficilement. Par exemple Alexandre Dumas, parmi les livres que les grands-parents appréciaient, commence par des pages et des pages de mise en place. 
Sinon, il faut de la fluidité, et de la simplicité, qui font en sorte qu’on peut se laisser emporter. 
Et si ça ne marche pas, il y en aura d’autres !

 Quelle question aimeriez-vous que l’on vous pose lors d’une interview et que l’on ne vous a jamais posée ?

Elle est bonne, celle-là tiens !
Des questions, on m’en a posé énormément. Et un exemple de question qui se voulait originale : on m’a dit que ce roman parle d’une première expérience sexuelle réussie ou ratée, peu importe, et on m’a demandé si pour moi ça s’était bien passé. 

Si vous deviez emporter un livre sur une île déserte, lequel serait-ce ?

Elle n’est pas facile cette question : je suis une grande lectrice et un seul livre, ce n’est pas beaucoup, surtout sur une île déserte ! 
Je prendrais peut-être une tablette chargée à bloc avec tout un stock de livres. Ou alors je partirais avec les œuvres complètes d’Arsène Lupin. Ce sont des livres qui ne démarrent pas nécessairement facilement, mais c’est tout un univers surprenant, foisonnant, riche. Je les ai tous lus, mais je recommencerais bien.

Êtes-vous vous-même fan de musique rock ? De musique latino ?

J’ai trouvé la question que j’aimerais qu’on me pose et qu’on ne m’a jamais posée ! J’aimerais qu’on me demande comment, alors que je suis si vieille, je peux me mettre dans la peau d’une ado.

En fait, un auteur jeunesse peut se souvenir très fort des sentiments violents qu’il a éprouvés quand il était ado. Je fais partie de la génération qui a vu l’irruption du rock dans un univers où on écoutait de la chanson française, et éventuellement un peu de jazz. Ma génération a vu arriver ces groupes somptueux, que les ados écoutent encore. Ça a été une forme d’éducation importante.

Je suis en train d’écrire un livre qui se passe dans les années 1960. Période où il y a eu un élan de liberté, dans une société heureuse, opulente, insouciante. C’est l’époque du baby-boom, la guerre était loin.

Concernant l’univers de la clarinette, de la musique classique ou latino.
Quand j’étais en première à l’école, il y avait dans ma classe un garçon qui jouait de la guitare, et qui se concentrait essentiellement sur la guitare classique. C’était la première fois que je voyais un musicien de près. Ça a été une révélation sur le pouvoir de la musique. J’ai aussi compris que, quand on est musicien, on peut avoir une ouverture sur tous les genres de musiques. Sur le plan musical, il n’y a pas nécessairement de hiérarchie. Mozart avait moins de 30 ans quand il a composé ses œuvres. C’était quelque chose de très révolutionnaire, d’autant que l’instrument pour lequel il composait, la clarinette, n’existait pas encore vraiment, était un instrument en devenir. Et mon héroïne, Luce, écoute Mozart qui lui semble aussi jeune et novateur que la musique metal à laquelle elle est habituée.

 

Quand vous avez vu ce groupe de jeunes qui mettaient vos personnages en scène, ça vous a fait quoi ? Et cela ne vous donne-t-il pas envie de vous occuper vous aussi de mise en scène ?

Ce que j’ai ressenti pendant votre saynète, c’était très fort. Ça me bouleverse, c’est comme une paire de claques, ça me donne des frissons. C’est la représentation de tout un univers mental !

Personnellement, je ne saurais pas écrire de pièce de théâtre, il y a quelque chose qui m’échappe. Pareil s’il s’agissait d’un scénario de film, avec des mises en place. Peut-être parce que je suis un auteur qui aime faire des descriptions…

A noter : le livre « Metal Mélodie» va être adapté pour le cinéma. Un réalisateur a déjà été choisi, le film va être tourné dans le courant de l’année prochaine. Je n’ai pas participé à l’écriture du scénario, mais j’ai eu beaucoup de discussions, j’ai donné mon point de vue. Il faut savoir lâcher prise et faire confiance, sinon on ne vit plus.

Quel est le métier auquel vous vous destiniez ?

Je suis d’une famille du Sud de la France, d’une zone rurale ; ma famille était ouverte, cultivée, ils lisaient beaucoup. Mais ma famille ne comptait pas d’écrivain. Je me destinais plutôt à l’administration ou à l’enseignement, pas à un métier d’artiste. Pour eux, être artiste, c’était considéré comme un projet fou, comme apprendre à conduire un train. 
Quand j’avais 10/12 ans, je pensais déjà à écrire. Pendant des années, j’ai fait ce que je savais faire le mieux : lire et écrire. J’ai travaillé comme documentaliste pour des journalistes à Paris. Je me suis mise à l’écriture sur le tard. J’ai profité d’un congé de maternité. Et petit à petit je me suis désengagée de mon travail. Ça a été possible grâce à mon mari qui a cru que j’étais capable d’écrire. Il m’a donné la confiance dont j’avais besoin ; il faut dire que je parle d’un monde où quand on n’a pas encore écrit et publié, on n’est rien.

Après avoir tant travaillé, et eu tant de succès, ne ressentez-vous pas une sorte de vide ?

C’est vrai que j’ai beaucoup travaillé. Et pendant 2 ans, après la sortie du livre, j’ai eu une période où j’avais beaucoup de mal à écrire, où je n’avais plus envie de rien, une période genre « à quoi bon ? ». Et j’ai réalisé à quel point ça me rendait triste. A vrai dire, j’avais des doutes plus concernant l’édition que l’écriture. Le monde de l’édition, ça apporte souvent de grosses déceptions. 
Par exemple, pour le moment, je suis en train d’écrire un livre. Et j’aime écrire, peu importe que ce soit pour les adultes ou pour les ados. Mais je me rends compte de plus en plus qu’on vit dans un monde formaté par une certaine forme de             « bien-penser » (avec des gros guillemets). D’un côté, dans le monde de l’édition on va accepter un texte où on voit une ado se faire violer dans une cave, et d’un autre côté en revanche, on va avoir du mal à faire passer une histoire qui raconte un accès à l’autonomie, au « devenir adulte ». Luce retrouve sa mère librement, en adulte. Personnellement, je n’ai jamais voulu choquer, je trouve qu’il n’y a rien de révoltant dans ce que j’écris, j’essaye d’écrire sincèrement. Dans certaines listes, le livre « Metal melodie» est déconseillé pour les moins de 16 ans, et ce genre de choses, ça me choque.

Y a-t-il des musiques qui vous ont inspirée pendant l’écriture du livre ?

Ah mais ça, ça fait partie des secrets d’auteur !
En fait, pendant l’écriture de ce roman, j’ai écouté essentiellement 2 musiques :
Le concerto pour clarinette de Mozart. A ce sujet, deux anecdotes. Un jour, en allant à Lille, je suis tombée par hasard sur un gitan d’âge mûr qui écoutait du Mozart ; c’est exactement la scène que j’ai décrite dans le livre. Autre chose, c’est le concerto que j’écoutais tout le temps quand j’étais enceinte de mon premier enfant.
Quant au concerto d’Aranjuez, c’est une musique qui a bercé mon adolescence, du moins quand je n’étais pas en train d’écouter du rock. Et la guitare me touche particulièrement à cause de mon pote du lycée dont je vous ai déjà parlé. Entre nous, je conseille aux garçons de faire de la guitare, parce que, moi, personnellement, les morceaux qu’il jouait à la guitare quand j’étais ado, je m’en souviens encore 40 ans plus tard !

 

Vous êtes-vous inspirée de lui pour créer le personnage d’Esteban ?

Non pas du tout. C’est quelqu’un que j’ai perdu de vue pendant 25 ans, tout simplement parce que nous avions déménagé. C’était un ami, pas un amoureux, mais cet éloignement restait en moi comme un chagrin. C’est quelqu’un de très apaisant. C’est ma fille qui l’a retrouvé pour mon anniversaire, il y a une dizaine d’années. On était tellement contents de se voir. Il était devenu prof de musique dans une école dans le Sud de la France. Par la suite, il m’a invitée dans son collège. Je me suis retrouvée devant environ 80 ados sympas, c’était un peu troublant, mais je sentais sa présence derrière moi, apaisante. Je ne leur ai pas dit que leur prof était mon pote évidemment ! 
On le retrouve peut-être un peu dans le personnage du professeur de musique que Luce va voir, mais très peu.
Encore une fois, ce roman n’est pas autobiographique, c’est comme une constellation de petits points de sensibilité qui me correspondent, que je trouve un peu partout et que j’assemble pour en faire quelque chose de joli, émouvant, touchant.

Comment organisez-vous votre travail ?

J’ai évolué. Quand j’ai commencé à écrire, mes enfants étaient petits. J’écrivais pendant les vacances. Et puis j’ai fait le grand saut, j’ai renoncé partiellement à mon travail et je me suis mise à écrire à 80 % du temps. J’écrivais le matin. C’était le résultat d’un « deal » avec ma famille : j’écrivais quand tout le monde était à l’école. Quand les enfants ont grandi, l’habitude d’écrire le matin m’est restée. Pour écrire il faut une grande discipline, la force de lutter contre la procrastination, mais en même temps, cela demande d’être très passif, dans le sens où il faut être très ouvert, réfléchir, se livrer à un travail non visible. Je suis quelqu’un de très structuré. Cela tient peut-être à mon passé de documentaliste. D’abord je lance le premier chapitre sans savoir où je vais. Je veux voir si ça démarre (ça se passe un peu comme les jeunes de l’école de Koekelberg l’ont montré). Dans la première scène, on voit Luce qui rentre chez elle et qui constate que sa mère est partie. J’écris à toute vitesse, sans me préoccuper du style d’écriture. J’arrive à une trame très détaillée. Je passe d’une scène à l’autre comme sous la dictée, je sens par exemple qu’il faut passer à une scène d’action. Et au milieu de ce travail, j’ai comme une vision : je vois la scène de fin. Et je vais tout faire pour amener l’histoire à cette scène de fin.
Une fois que tout est écrit, je vais me mettre à retravailler le texte, mot après mot. La phrase que vous avez citée, j’ai mis 3 jours à la réécrire, il doit y en avoir 300 versions. Le travail d’écriture est énorme. Mon souhait c’est que l’écriture soit la plus transparente possible, que le lecteur soit vraiment à l’intérieur du livre, rentre dans la musique du texte sans être encombré par le style. Je veux éviter les trucs trop littéraires. Ça m’agace quand on « entend » l’auteur dans son roman, je n’aime pas les gens qui s’écoutent écrire. C’est pour ça peut-être que j’aime Flaubert, la limpidité de son style.

Quelle importance accordez-vous au prologue ?

C’est quelque chose qui est destiné à donner une connotation « Espagne » dès le début. Après, on voit l’héroïne cheminer, et c’est important qu’on la voie cheminer, mais à mon avis, le lecteur oublie le prologue. C’est quelque chose qui a été décidé au moment de l’édition.

Avez-vous été contrainte d’apporter des modifications à votre texte pour pouvoir être publiée dans une collection « jeunesse » ?

Je dois vous dire que j’ai été refusée par 19 éditeurs avant d’être accueillie chez Milan. Ils trouvaient par exemple que la clarinette c’était ringard, ils avaient peur que ça ne plaise pas aux ados. Mais moi, je la sentais mon histoire, j’ai continué à la proposer telle quelle. Je n’ai rien changé Et l’éditeur Milan a joué le jeu, il ne m’a demandé aucun changement. Je pense que, de toute façon, je n’aurais rien changé. 
Par contre, j’écoute toujours les éditeurs et les comités de lecture. Ils sont très forts et ça peut aider : on ne se rend pas toujours compte de l’effet que peut avoir une scène sur les lecteurs. Par exemple, concernant le destin de la mère de Luz, pour moi c’est évident qu’elle va guérir. Apparemment ce n’était pas clair pour tout le monde.

Comment votre mari a-t-il réagi quand vous lui avez dit que vous souhaitiez écrire ?

Depuis qu’on se connaissait, il savait que j’avais envie d’écrire. J’ai pris un an de congé sabbatique et ça m’a permis de me lancer. C’était un galop d’essai, pour voir si j’arrivais à « sortir » quelque chose, si mon rêve avait des chances de devenir une réalité.
Il m’a toujours soutenue, donné de l’assurance. Et mes enfants aussi. Quand ils étaient petits, dans leur lettres au Père Noël (que j’ai retrouvées récemment en faisant du rangement), ils demandaient « et un éditeur pour ma maman » !


Prix Ado-Lisant 2012 : fête de clôture

Rencontre avec TIMOTHÉE DE FOMBELLE

auteur de "VANGO"


Dans quel personnage du roman vous retrouvez-vous le mieux ? 

J’ai un système bien pratique qui est d’appeler le roman du nom du personnage principal. C’était le cas avec Tobie Lolness, c’est à nouveau le cas avec Vango. Solution de facilité qui est en fait une solution pour ne pas limiter la signification que peut porter le titre, et qui est toujours, pour moi, une réduction trop grande de tout ce que j’ai envie de mettre dans un livre. Quelqu’un m’a fait remarquer que mon livre précédent s’appelait Tobie, et des enfants ont fabriqué des boîtes avec des maquettes sur chaque chapitre et je leur ai dit « mais pourquoi des boîtes ? ». Mais « tobie », « boîte », c’est un anagramme parfait. Moi j’ai tendance à voir tous les anagrammes, je les repère à 100 km, mais là, en 6 ans de vie avec Tobie je n’avais pas repéré que Tobie, c’était une boite. Or, pour moi, Tobie, c’est une boîte dans laquelle j’ai mis toute ma vie, toute mon enfance. C’est soi-disant un danger, quand on écrit un premier roman, de vouloir tout mettre. Eh bien, j’ai tout mis !

Alors, le personnage dans lequel je me retrouve le mieux, ça pourrait être Vango, et en même temps, je ne le crois pas, parce que le personnage de Vango, je suis dans ses yeux, je me balade avec lui, quand il tourne à gauche. Je suis un peu comme dans un jeu vidéo, un peu avec mon joystick. Donc je ne le vois pas Vango, je ne le connais pas. Je trouve même mes héros un petit peu ennuyeux parce que leur but, c’est d’arriver au bout, c’est de trouver leurs origines, c’est la fuite en avant. J’ai des personnages secondaires qui, finalement, me touchent plus. Je pense à un personnage notamment, que j’appelle la Taupe. C’est un personnage qui vit un peu comme Vango, qui est attiré par la hauteur : elle vit sur les toits, elle a une vie complètement sauvage, et son nom ne l’indique pas d’ailleurs ! La Taupe, on pourrait croire à un personnage plutôt souterrain, et ce personnage-là je l’ai rencontré par hasard dans l’écriture. C’était pas planifié du tout. Je me retrouve tout à coup avec elle, je la perche en haut de la Tour Eiffel. Vango arrive et il la rencontre. Ça devait être d’une utilité… un peu comme le hallebardier qui rentre. Et bien pas du tout ! c’est devenu un personnage qui, dans le volume 2 (parce que vous allez vous jeter dessus si ce n’est déjà fait), prend encore plus d’importance. J’étais en Italie il n’y a pas longtemps, et on l’a traduit par « la talpa », et je ne sais pas pourquoi, en Italie on ne parlait que de la talpa.

Il y a beaucoup de personnages dans votre roman. Ils apparaissent souvent de façon isolée, puis, petit à petit, on se rend compte qu’ils sont tous liés d’une façon ou d’une autre, à la manière d’une toile d’araignée ou d’une constellation. Comment avez-vous construit votre plan ?

D’abord, je prends le temps de construire, effectivement. C’est peut-être aussi un peu parce que j’ai été sponsorisé par mon livre précédent qui avait bien marché, donc ça me laisse le temps, je ne suis pas pressé à me dire « il faut sortir un livre dans l’année, il faut battre le fer ». Non, il n’y a pas de fer à battre et donc il faut simplement essayer de jouer avec le livre. On m’attendait aussi au tournant, j’avoue. J’ai d’autant plus envie de surprendre, d’emmener plus loin, et donc je suis parti vers cette construction-là : tirer ces fils entre les personnages dans le lieu natal de Vango, l’endroit où je l’ai fait vivre de 2 ans à 12 ans, qui est cette ile des Eoliennes. J’y suis parti avec ma femme et ma fille, qui n’allait pas encore à l’école. On est partis 4 mois, et j’ai construit, tiré ces fils. J’ai mis en tête de « Vango », du roman, une phrase de Rimbaud que j’adore, et qui dit « J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile et je danse ». Et ça, c’est vraiment le travail de l’auteur pour moi : tendre ces cordes et tirer ces fils. Le texte, c’est un tissu, c’est tissé. 
Comment je fais ? Je ne vais certainement pas vous dire comment je fais, c’est comme le type qui sort son lapin du chapeau: si les enfants lui demandent comment il fait, c’est plus drôle. Mais ce que je peux dire quand même, c’est qu’il y a une part de calcul, de fabrication, d’artisanat, et puis il y a une part de petit miracle. Moi j’ai tendance à ne pas trop croire à l’inspiration, cette lumière qui tombe du ciel et qui nous éclaire, et on n’a plus qu’à recopier ; mais je dois reconnaître que de temps en temps, il y a des choses bizarres, quand tout arrive au bon moment et que les personnages convergent au bon moment. Et ça, c’est un vrai plaisir ! Mais c’est quand même la rançon de la maturité du projet, et totalement authentique, sans calcul, et qui a longuement mûri, et finit toujours par retomber sur ses pattes, sinon il y a toujours un moment où ça cloche. 

Le roman s’ouvre sur une scène d’ordination (Vango est sur le point de devenir prêtre) et tout le roman est émaillé d’épisodes et de personnages en lien avec la religion, le spirituel. Pourquoi avoir accordé tant d’importance à cet aspect ?

Il y a une part de pure provocation. Bizarrement, parler de séminariste, ça devient de la provocation, c’est le monde renversé. Mais c’est vrai que lorsque je vais dans une librairie ou dans une bibliothèque, et que je vois des tables de littérature jeunesse avec beaucoup de vampires, de sorciers, de dragons, je n’avais qu’une envie de répondre à mon éditeur quand il me disait « Et ton prochain projet alors ? », de lui dire « c’est l’histoire d’un séminariste dans les années 30 ». Ça, c’est vrai que voir sa tête m’a fait un plaisir immense ! Je lui ai dit « mais ne t’inquiète pas, ça va être sexy en diable ! » il m’a dit « ah oui ? …oui … oui … ». Non, ils m’ont fait confiance : liberté par rapport au sujet, mais aussi parce que, en l’occurrence, les figures ecclésiastiques que je décris sont tous un peu des aventuriers dans leur genre. Enfin, il y a bien quelques contrexemples, pour montrer que tout n’est pas rose, mais quand même c’est des gens… et mon héros, qui est tout jeune et qui a grandi contre ce monastère, quand il dit au père Zefiro : « moi je veux devenir moine comme vous »… et bizarrement le père Zefiro l’envoie balader en disant « non mais ça ne va pas la tête ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Si tu avais grandi dans un clapier, tu voudrais être lapin ? Va voir le monde ! » Il l’envoie parcourir le monde en dirigeable. On est en 1929. C’est peut-être une des aventures qui m’impressionne le plus, ce choix radical où tout est trop petit et qu’il faut voir plus verticalement. J’adore un chanteur et poète belge qui s’appelle Julos Beaucarne et qui dit « peut-être faut-il chercher plus verticalement ». Alors, je ne vais pas dire « vampire ou moine, même combat », mais il y a quelque chose, une soif d’absolu qui, pour moi, correspond aussi à l’adolescence.

En lisant « Vango », on s’aperçoit rapidement que vous êtes fasciné par la hauteur, la verticalité. D’où vient cette fascination ? Et petite questions subsidiaire : avez-vous déjà visité un zeppelin, un dirigeable ?

Effectivement, la verticalité, j’en parlais, c’est quelque chose qui m’intéresse ! Mais aussi parce que, pour moi, la création, le livre (on est entouré d’une forêt de livres, là !), c’est la volonté de sortir de ce quotidien, de s’envoler, de s’échapper. « Tobie Lolness », ça se passait dans un arbre. Une des dernières pièces que j’ai écrite se passe dans un ascenseur. C’est vrai que je ne fais pas de psychanalyse, mais je devrais probablement. Aussi, je la fais : au gré des 800 pages de « Vango », et un peu moins de « Tobie ». C’est l’occasion ou jamais, moi qui aime beaucoup grimper – mais sur un feu rouge ou un arbre, plutôt que sur la façade de Notre-Dame, comme va le faire Vango – et je pense que c’est une image de ce qu’est l’écriture pour moi. 
Est-ce que j’ai déjà visité un graf zeppelin ? Non, tout simplement parce qu’il n’y en a plus. Il en reste au musée Friedrichshafen sur le lac de Constance : une reproduction du Hindenburg, le dernier zeppelin, dans lequel on peut monter, mais qui ne vole pas. Il reste encore quelques dirigeables, mais qui ne sont plus des dirigeables de croisière, de voyage. Ces paquebots m’ont toujours fasciné, ça fait 20 ans que je rêve d’écrire un roman là-dessus : ces grands ballons, avec des fenêtres inclinées, qui volaient à 200, 300 mètres d’altitude seulement. On entendait les rires en passant au-dessus des cours de récréation des écoles. Il y avait la chaleur des forêts d’Amazonie. Le second tome de « Vango » commence par le tour du monde de 1929 où il est parti justement du lac de Constance, avec une vingtaine de passagers, dans des cabines luxueuses, est passé au-dessus de la Sibérie sans escale jusqu’au Japon, et il s’est posé à Tokyo. Incroyable de penser qu’en 1929, il y avait, avec cette porcelaine très légère, avec des menus magnifiques, un cuisinier surdoué, des moyens de transport comme cela qui n’existent plus ! Et il y a des jeunes lecteurs qui me disent « Mais c’est du Jules Verne ! ». Mais non, ce n’est pas du Jules Verne ! C’est ça que j’aime dans le réel : c’est que la magie est parfois dans le réel, et là, je jouais avec la magie de l’histoire.

Vango évolue dans un contexte historique difficile et agité : c’est la montée du nazisme, la crise

économique mondiale, et une société autoritaire voire dictatoriale se met en place. Pourquoi le faire évoluer dans un tel type de société ?

A la fois pour des raisons dramatiques, d’auteur. Je parlais d’artisanat, eh bien, c’est un peu cela. Ces moments de tension sont extrêmement pratiques pour un auteur qui veut écrire un roman d’aventure. Pour moi, cette période qu’il y a entre ces deux périodes tellement sombres des guerres 14-18 et 39-45 ; pour nous, qui connaissons la suite de l’histoire, cette sorte de fatalité de la guerre qui approche, c’est d’une intensité qui est très grande ! Mais cette intensité, je ne l’ai pas lue spécialement dans les livres d’histoire, j’ai l’impression de l’avoir vécue, même si je n’étais pas né à cette époque-là. J’ai un lien avec cette période par mes grands-parents qui m’ont raconté énormément de choses. Ils sont tous nés la même année : 3 de mes grands-parents sont nés la même année que Vango, en 1915, et j’ai eu l’impression de grandir avec les récits que faisait mon grand-père en particulier, qui l’a vécu (son père avait été gravement blessé à Verdun, et lui a été capturé près d’Arras pendant la drôle de guerre, mot mal choisi). En 40, il a été mis en captivité dans un camp d’officiers en Allemagne. Et j’ai grandi un peu plus tard. Je suis né en 1973, mais j’ai grandi avec les récits qu’il me faisait dans la voiture de cette période-là, et il me répétait « évade-toi ! Evade-toi ! » parce que lui, il ne s’était pas évadé quand il était encore temps, et il avait raté cette occasion. Donc, j’ai grandi avec un peu l’impression que ça allait m’arriver à moi tout cela. Et c’est une période avec laquelle j’ai un lien de chair et de sang je dirais, un lien très fort ! C’est pour cela que je voulais parler de cette période où les décisions sont tellement importantes. On va décider de sa vie en choisissant un camp ou un autre, donc c’était très fort de parler de cela. Et puis, il y a aussi la magie de la poésie de ces zeppelins, la petite Ethel conduisant sa Napier Railton, cette petite pépite d’argent avec son moteur d’avion, je crois que je le dis à un moment, c’est une petite voiture qui court à travers l’Europe, qui a été construite en 1934, ça c’est vrai que ça me faisait très envie, d’autant plus que je descendais de mon arbre, où il n’y avait pas de bagnoles, une austérité totale, pas de vrombissements d’un avion, non, pas le droit. Pas la mer, pas le bruit de la mer, pas l’odeur de la mer. Premier chapitre de Vango, première page de Vango, j’écrivais « il se souvenait du vent salé de la mer »…

Vous êtes dramaturge et vous écrivez pour le théâtre depuis longtemps. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire des romans ?

L’envie de voir un peu plus grand. C’est peut-être mon incapacité à voir grand au théâtre… parce que, avant ce n’était pas possible, mais maintenant, c’est possible ! Il n’y a plus les trois murs du théâtre, on peut faire des choses qui explosent plus, qui rentrent dans la salle. Et c’est vrai que j’avais envie de voir plus grand. Quand j’ai écrit « Tobie Lolness », j’avais envie de m’échapper du théâtre. J’avais une histoire qui ne tenait pas dans un théâtre : les branches, je les sortais par les coulisses ; je ne pouvais pas avoir des acteurs d’1,5 mm ; on m’a dit « ce n’est pas possible ». Donc, j’ai écrit ce théâtre de papier qu’est le roman, et j’ai raconté mon histoire dans un roman. Je me souviens : quand j’ai écrit ma première phrase de « Tobie », Tobie qui mesurait 1,5 mm, ce qui n’était pas grand pour son âge, j’ai le sentiment d’une liberté de pouvoir raconter mes histoires comme je veux et librement. Ça a été un grand moment, mais je garde un pied dans le théâtre, j’écris pour le théâtre, même si j’ai fait une petite parenthèse. Méfiez-vous, mon retour va bientôt avoir lieu, j’espère bientôt !

Quel sentiment avez-vous quand vous finissez l’écriture d’un roman ?

J’ai, en terminant un roman, un mélange de sentiments, parce qu’il y a une satisfaction très grande et un soulagement. C’est marrant, parce qu’on est quand même, là aussi, sur un fil ! C’est vraiment le funambule qui arrive au bout, et je ne peux pas croire qu’il n’est pas soulagé d’être arrivé au bout. Mais, très vite, il y a une nostalgie qui vous tort le ventre aussi, parce que les personnages, on s’y attache : j’ai vécu des années avec les personnages de Vango, parce que j’y pensais depuis longtemps, et donc je les abandonne, je les laisse. C’est comme sur un quai de gare, et là, ce sont les adieux, et c’est terrible ! Jusqu’au jour où des lecteurs prennent le relais, et alors on se dit : « ça va ! », il y a quelqu’un qui commence le livre à tout instant, et découvre la silhouette d’Ethel entrant dans le restaurant « Le sanglier qui fume », dans le premier tome. Voilà ! 
Juste une parenthèse à propos d’Hugo Eckener. Beaucoup m’ont dit : « c’est un personnage ! moi j’aimerais que ce soit mon grand-père, comment tu l’as inventé ? » En fait, je ne l’ai pas du tout inventé. J’ai apporté, juste par curiosité, le « Time » de septembre 1929 que j’ai découvert chez un antiquaire américain où Hugo Eckener est en couverture, et ça, moi, j’adore, le plaisir qu’il y a de jouer avec le réel ! 
J’ai aussi appris que « Vango » venait d’être sélectionné pour le principal prix jeunesse en Allemagne. Pour moi, c’est le plus bel hommage pour une histoire qui se passe dans le contexte de la guerre et en particulier à Berlin et le lac de Constance et ailleurs en Allemagne. Je suis extrêmement touché que le livre soit accueilli sans qu’on n’y voie aucun cliché, écrit par un petit français. Ça, ça me touche beaucoup.